L’archipel français de Jérôme Fourquet

Résumé du livre politique de l'année 2019

Muriel HUMBERTJEAN, ancienne dirigeante de la SOFRES et actuellement présidente de la société d’études et de conseil Arguments Corporate, lit beaucoup d’essais politiques et sociologiques. Elle envoie à ses amis le résumé informel de ceux qu’elle considère comme les plus intéressants. Voici le résumé qu’elle m’a adressé du livre de Jérôme Fourquet, « l’archipel français ». Ouvrage qui a reçu le prix du livre politique 2019.

 

La victoire d’Emmanuel Macron à la Présidentielle 2017 n’est pas un simple concours de circonstances.

Grande volatilité du paysage électoral français, où les partis traditionnels ne parviennent plus à agréger des intérêts fragmentés pour constituer des coalitions électorales stables : Ceux qui remportent l’élection voient très vite l’opinion se retourner contre eux. Principal facteur « d’archipellisation » de la société française : dislocation de sa matrice catholique.

Le champ politique pour fonctionner doit s’organiser en un couple de forces dont l’opposition est centrale. Le clivage gauche / droite a joué ce rôle en France, mais sur quoi reposait-il ? Les lectures fondées sur un clivage sociologique (conflit de classes) ou idéologique sont insuffisantes. Ainsi en 1936 la carte qui correspondait le mieux à la géographie de l’opposition Front Populaire / bloc de droite =  pratique religieuse (lien fort entre pratique religieuse et opinion politique de droite).

En Angleterre et en Allemagne, le clivage G / D s’est également structuré sur une matrice religieuse. UK : le travaillisme s’est surtout développé dans les régions protestantes, les tories dans les zones anglicanes. Allemagne : l’opposition SPD / CSU renvoie à la distinction régions protestantes / catholiques.

Mais le déclin du Christianisme dans les sociétés européennes a considérablement affaibli la matrice « catho-laïque ». En France le « catholicisme – zombie » (Todd & Le Bras) continue d’avoir une ombre portée, mais ses effets sont ++ parcellaires. Compte tenu de renouvellement démographique la matrice judéo-chrétienne qui sous-tendait notre société a vocation à disparaître à l’horizon d’une génération.

Autre fait majeur : passage d’une société démographiquement homogène à une société ethno-culturellement diversifiée sous l’effet d’une immigration significative.

Jusqu’au début des années 60, situation relativement stable. Même si le processus de déchristianisation était engagé, la matrice catho-républicaine demeurait valide et structurait la société en profondeur. Ces cadres de référence ont été profondément déstabilisés des années 60 aux années 80 : chute de la pratique religieuse, remise en cause des structures familiales, processus d’individualisation sur fond d’effritement des appartenances sociales et religieuses, et d’émergence de la société de consommation. Depuis le milieu des années 80, nouvelle étape : amplification des mouvements de la période précédente + déclin du communisme, perte d’audience des grands médias, immigration de masse, nouvelle stratification éducative et sécession des élites.

 

PREMIERE PARTIE : LE GRAND BASCULEMENT

 

  1. Dislocation de la matrice catholique

 

  • Les « messalisants» =  devenus une infime minorité de la population, y.c. dans les régions de tradition catholique. En 1961 38 % des baptisés disaient se rendre le plus souvent possible à la messe, 7% aujourd’hui. Le décrochage a précédé mai 68. Premier palier : Vatican II, qui a amplifié une rupture en gestation avec l’arrivée à l’âge adolescent des baby boomers, en abandonnant le caractère obligatoire de certains rites (communion solennelle, confession, messe dominicale, « maigre » le vendredi)
  • Décrochage du nombre de baptisés: de 92 % en 1961 à 80 % aujourd’hui, avec fort écart selon les générations. En 2012, 88% des plus de 50 ans sont baptisés, mais 65 % seulement des 18-24 ans.

 

  • Les prêtres catholiques: une population en voie d’extinction. En 1950, même nombre de prêtres et religieux qu’en 1789 : environ 170 000. En 2015 : 51 000, division par plus de 3 en 65 ans après une stabilité lors des deux siècles précédents, marqués par une révolution et 2 guerres mondiales. L’étiolement de l’encadrement clérical de la population alimente le processus de déchristianisation. En prolongeant les courbes la France ne devrait plus compter un prêtre catholique dans 30 ans (hors prêtres d’origine africaine).

 

  • Le déclin du prénom Marie comme symptôme de la déchristianisation. En 1900, une petite fille sur 5 était prénommée Marie. En 2016 : 0,3 %. Jusqu’au milieu des années 50, tendance à remplacer « Marie » par un prénom composé intégrant Marie. Depuis, disparition progressive de ces noms composés. Toute référence chrétienne disparait, et ceci, sur la dernière période, quelles que soient les traditions régionales.

 

 

  1. Vers un basculement anthropologique témoignant de la perte d’influence du catholicisme

 

  • Reconfiguration des structures familiales
  • Nb de mariages: environ 350 000 / an à la fin des années 60, 250 000 aujourd’hui.
  • Divorces5 ans après mariage : 7 % pour les mariages célébrés en 1965 ; 25 % aujourd’hui.
  • Naissances hors mariage: devenues la norme. 6 % en 1965 ; 60 % aujourd’hui. Alignement des départements anciennement catholiques sur la tendance nationale
  • L’IVG est entrée dans les mœurs, admise par les 3 / 4 des Français.
  • Décrispation rapide de la société sur l’homosexualité. « Une manière comme une autre de vivre sa sexualité » : 54 % en 1986 ; 87 % en 2012.

 

  • Incinération, tatouage, sexualité : un nouveau rapport au corps.
  • Souhait d’ëtre incinéré : 20% en 1979, 49 % en 2012. Souhait d’être enterré (préco. Eglise) : 53 % en 1979, 27 % en 2012. Seuls les catholiques pratiquants et les musulmans continuent de préférer majoritairement l’inhumation.
  • Banalisation du tatouage : 25 % des 18-35 ans sont tatoués. Tatouage interdit par l’ancien testament même si l’Eglise n’a pas de position tranchée. Retour à des rites pré-Chrétiens ?
  • Extension des pratiques sexuelles « non – conventionnelles »

 

  • Remise en cause de la hiérarchie des espèces: véganisme, antispécisme, combats pour le bien – être animal … remettent en cause les conceptions anthroponormées.

Les catholiques sont devenus une île minoritaire de l’archipel français : pratiquants 12%, messalisants 6 %. Non négligeable, mais minoritaire et qui se sait telle. Pour beaucoup la prise de conscience de ce changement de statut est intervenue lors du débat sur le mariage pour tous. Même l’importante mobilisation de la manif pour tous n’a pas fait obstacle à l’adoption de la loi Taubira. La radicalisation de certains ne change rien au paradigme.

 

 

 

DEUXIEME PARTIE : L’ARCHIPELISATION DE LA SOCIETE FRANCAISE

Avec le déclin accéléré du catholicisme suivi de l’effondrement de la contre-société communiste, c’est tout l’édifice idéologique de la société française qui s’est trouvé déstabilisé.

 

  1. Fragmentations

 

  • Effondrement de l’Eglise rouge.

Jusqu’à la fin des années 70, le PC = force centrale qui avec 20 à 25 % des voix, faisait pièce à l’Eglise catholique qui de son côté comptait encore de nb fidèles. Le déclin sera amorcé par la prise de conscience progressive de l’échec du modèle soviétique. Parallèlement les mutations de la société fragiliseront l’assise sociale et idéologique du PC. Descente aux enfers spectaculaire, avec dislocation de tout ce qui structurait la contre – société communiste : l’Humanité a vu ses ventes passer de 150 000 ex en 1972 à 34 000 en 2017. Effondrement du nb de villes communistes (qui faisaient vivre l’appareil et son influence) : 147 communes en IdF en 1977, 37 en 2014. Les jeunesses communistes revendiquaient 100 000 adhérents en 1986 (mobilisations contre la loi Devaquet), 15 000 en 2015. Autonomisation de la CGT, mais baisse néanmoins de son audience. Restent qq bastions qui forment un autre ilot de l’archipel.

 

  • Fragmentation de l’information et mise en cause des grands medias

Perte d’influence des medias de masse qui participaient à l’élaboration d’une vision du monde commune. TF1 rassemblait 20 % d’audience en 2017 vs. 45 % en 1988.

Essor des théories du complot : déclin du cartésianisme sous l’effet de la remise en cause de l’idée de progrès et de la contestation des scientifiques. Le relativisme gagne du terrain, les récits alternatifs et complotistes prospèrent, notamment dans les jeunes générations. Fin 2017 20 % des Français se déclaraient d’accord avec l’assertion « certaines trainées blanches sur le passage des avions sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes » : 34 % des 18-24ans vs. 7 % des plus de 65 ans.

 

  • La distinction à tout prix : montée en puissance de l’individualisation et dislocation de la matrice culturelle commune. Ex choix des prénoms. De 1900 à 1945, stabilité du nb de prénoms différents donnés : environ 2000. Aujourd’hui 13 000, hors prénoms rares (donnés moins de 3 fois). La diversification a commencé avant l’instruction ministérielle de 1966, puis la loi de 1993 libéralisant le choix du prénom par les parents, qui ont accompagné le mouvement en faisant sauter les carcans (cf. effets du concile Vatican II). Spectaculaire essor des prénoms rares, notamment dans le bassin parisien, précocement déchristianisé. Essor aussi du nombre de prénoms arabo-musulmans depuis le milieu des années 50 : de 100 à 3 800, soit 1/3 – seulement- de la hausse générale. Celle-ci traduit donc bien la montée en puissance de l’individualisation et pas seulement le passage à une culture ethno-culturellement hétérogène.

 

  1. Une société-archipel

 

  • La sécession des élites. Le fossé s’élargit entre la partie supérieure de la société (qui s’est ménagée un « entre soi »), et le reste de la population. Les élites tendent à s’autonomiser / destin collectif. Ressorts de cette situation :
    • nombre croissant de diplômés de l’enseignement supérieur, qui peuvent ++ vivre en vase clos, produire et consommer leur propre culture
    • recul de la mixité sociale dans les métropoles. Cadres = 24 % population active parisienne en 1982, 46 % en 2013. Un automobiliste qui part de la place de la Concorde peut parcourir 30 km vers l’Ouest sans traverser de commune comptant mois de 40%, voire 50%, de cadres.
    • Ségrégation scolaire: Les enfants de cadres investissent ++ l’enseignement privé et les grandes écoles, devenues parfaitement homogènes socialement
    • Fin du service militaire: disparition du brassage social via les chambrées
    • Déclin des colonies de vacances « généralistes » subventionnées par les collectivités locales, désertées par les CSP +
    • Part croissante des cadres sup parmi les adhérents aux partis (PS : 19 % en 1985, 38% en 2011)

Comme l’a observé C. Lash aux USA, le séparatisme social qui s’est développé depuis 30 ans a engendré dans les catégories les plus diplômées / aisées un recul du sentiment d’appartenance à la communauté nationale, ainsi que des difficultés croissantes à comprendre la « France d’en bas » (expression créée par Raffarin en 2002 au vu de la sidération des élites face à la qualification de JM Le Pen au 2° tour de la Présidentielle). Sidération renouvelée en 2005 par la victoire du non au référendum sur le traité constitutionnel européen.

Segmentation IFOP : les « hauts revenus » ou élites = 6% de la population, et s’en démarquent très nettement : 71 % d’optimistes / leur avenir vs. 50%. 77% pensent que « la priorité, c’est de transformer en profondeur la France pour l’adapter au monde qui change » vs. 56 %. L’idéologie des dominants.

L’exil fiscal = stade ultime de la sécession des élites. Nette surreprésentation des plus diplômés chez les expatriés. En 2013 41 % des nouveaux expatriés avaient un master et 12% un doctorat. Explosion du nb de Français expatriés en Suisse, au Luxembourg ou au UK. 20 des 100 plus grosses fortunes françaises résident ou ont placé une part importante de leurs avoirs en Belgique. Le nombre d’assujettis à l’ISF s’expatriant est passé de 400 / an à la fin des années 2000, à 700-800 depuis 2006.

Le développement continu des expatriations lié à la globalisation de l’économie met aussi à jour la fracture entre ceux qui ont le capital culturel nécessaire pour se projeter à l’étranger et ceux qui continuent de raisonner dans un cadre national (people of anywhere vs. people from somewhere, cf. David Goodhart). La « compétence migratoire » cultivée précocement dans les milieux favorisés : fossé chez les jeunes entre ceux qui ont déveioppé un « habitus postnational » et la masse des autres.

  • L’affranchissement culturel et idéologique des catégories populaires
  1. choix des prénoms : illustration de la pénétration de la culture anglo-saxonne de masse dans les milieux populaires. Fin des années 60 : max 2% d’enfants recevant des prénoms anglo-saxons. Aujourd’hui 8 %, essentiellement dans les milieux populaires. La carte des Kevin et des Dylan recoupe celle du vote FN, qui traduit sur le plan électoral l’affranchissement d’une partie des catégories populaires qui ont développé leur propre culture. Même phénomène pour le tatouage. (« retournement du stigmate »)

 

  • Poids démographique croissant des populations issues de l’immigration.

 

  • Jusqu’en 1950, proportion de nouveaux-nés portant un prénom arabo-musulman quasi-nulle. 2% en 1964 (immigration économique + harkis), 7 % vers 1984 (marche des beurs). Aujourd’hui 19%. Proportion proche de celle des naissances dans un foyer comportant au moins un parent musulman, mais très supérieure au « stock » de mulsulmans en France toutes générations confondues : 7-8%) : forte accélération démographique
  • Forte hausse du nb de nouveaux -nés portant des prénoms d’Afrique de l’Ouest.
  • Et forte concentration géographique dans certains quartiers. 41 % de prénoms ou patronymes comoriens dans le bureau de vote du 15° arrondissement de Marseille, plus de 40 % de prénoms arabo-musulmans en Seine Saint Denis …

 

  • Processus d’intégration de la population issues de l’immigration arabo-musulmane

 

  • Intégration à bas bruit. Ex : législatives 2017, 6,5 % des candidats ont un prénom arabo-musulman, et souvent position éligible, notamment à gauche et à la REM. 10 % des soldats tombés en Afghanistan entre 2001 et 2015 étaient issus de l’immigration. Progression du nombre de leaders syndicaux issus de l’immigration, etc.

 

  • Mais d’autres indicateurs : pause voire recul du processus de soudure des populations arabo-musulmanes au bloc démographique majoritaire.

 

  • Fermeture matrimoniale: la propension à accepter sans réserve l’union de son fils avec une non-musulmane augmente de 2011 à 2016 (de 41% à 56%) mais régresse pour une union de sa fille avec un non musulman (de 38% à 35%). Modèle endogame patrilinéaire maghrébin : seuls les garçons sont détenteurs de l’identité de la lignée et peuvent donc se marier hors du groupe. Le contrôle sur les filles est d’autant plus fort que le quartier a une forte population musulmane. Seule stratégie possible pour elles : quitter le quartier (facilité par leur meilleure réussite scolaire et le fait qu’elles soient moins discriminées). D’où le fait que la proportion d’hommes par rapport aux femmes soit beaucoup plus forte dans les quartiers à forte population musulmane (ex Toulouse, Roubaix …). Ce qui alimente en retour la frustration et le ressentiment des jeunes hommes, « assignés à résidence »

 

  • Regain de religiosité. Point de basculement : début des années 2000 (cf. poussée du nb de prénoms arabo-musulmans) :  Augmentation du nombre de jeûneurs Ramadan (de 60 à 70%), de la conso halal, du port du voile (de 24 % à 35 % des femmes). Fortes disparités entre les Musulmans et le reste de la population sur les questions sociétales, avec raidissement des jeunes (cf. virginité)

 

2016- IFOPMusul-mansEns FrançaisCatho prat.Catho non prat.
Une femme doit pouvoir choisir librement d’avorter54886992
Les homosexuels devraient être libres de vivre leur vie comme ils l’entendent53847684
Une femme doit rester vierge jusqu’au mariage67874 % mulsumans 18-24 ans, vs. 55 % chez plus de 50 ans

 

  1. Lignes de fracture

Le processus de fragmentation s’observe aussi dans le tissu urbain. Toulouse : en dépit de la prospérité de la métropole, pas de ruissellement sur les quartiers sensibles.  Ozanam près de Carcassonne : quartier à taille humaine près d’une ville moyenne, mais explosion de la violence et du trafic de drogue. Aulnay sous Bois : fracture entre habitat pavillonnaire au sud (prénoms arabo-musulmans 10%), et grands ensembles au nord, où les prénoms arabo-musulmans dépassent 35 % (voire 50% dans 11 bureaux de vote), et au niveau de criminalité très élevé

Le trafic de cannabis accélère la sécession de certains quartiers. Forte diffusion de la conso de cannabis en France : 4 % de consommateurs réguliers vers 1990, 11% en 2014. Quasi triplement : le pb a changé de dimension. En parallèle spectaculaire diminution de la conso d’alcool notamment de vin. Le deal a pris ses quartiers dans toutes les villes de France.

L’école : plaque sensible et diffuseur de la fragmentation. PISA 2015 : France :  la + forte corrélation entre niveau social des parents et performances scolaires de toute l’OCDE. Fort facteur ethnoculturel. Mais tests PISA : les élèves immigrés de la 2° génération obtiennent en moyenne 50 points de moins que les élèves non issus de l’immigration. (vs. my OCDE : 31 pts). Principal facteur : Ségrégation ethnoculturelle croissante dans les établissements scolaires : stratégies d’évitement, flambée de l’immobilier dans les quartiers à bons établissements, alyah intérieure (presque plus d’enfants juifs dans l’enseignement public en Seine-Saint-Denis). Constat d’atteintes à la laïcité dans 15 % des établissements publics, dont 34 % en REP (Réseau d’Enseignement Prioritaire) où 53 % des enseignants disent s’être déjà autocensurés pour éviter les incidents.

 

TROISIEME PARTIE : RECOMPOSITION DU PAYSAGE IDÉOLOGIQUE ET ELECTORAL

 

  1. 1983-2015 : retour sur 3 secousses sismiques (convulsions) majeures.

 

  • 1983 : l’année où les immigrés sont devenus pleinement visibles et où le FN a émergé. Pas seulement l’année du tournant de la rigueur, marquant le début de la « désagrégation du bloc sociologique de gauche », mais aussi moment où l’immigration maghrébine a véritablement accédé à la visibilité : marche des beurs faisant réaliser que l’avenir des immigrés était en France, , grèves animées par des OS immigrés dans l’automobile avec pour revendication le respect du Ramadan (Poissy), émeutes de Vénissieux et de la Courneuve, visibilité croissante de la deuxième génération dans les productions culturelles (films, chansons, Smaïn animateur …). Les problématiques d’identité et multiculturalisme prennent une place croissante à côté du clivage G / D. Le FN connait ses premiers succès locaux (Dreux) et atteint 11 % des suffrages exprimés aux européennes de 1984 (année de la création de SOS Racisme), autour des thématiques insécurité – immigration.

 

  • 2005 : Coup d’accélérateur du mouvement de désaffiliation des catégories populaires à la gauche et la montée du vote FN : Victoire du non au référendum sur le traité européen, porté par les catégories populaires, le Nord, les zones rurales enclavées, le midi méditerranéen (ex « campagnes rouges », « midi rouge », « banlieues rouges », dont la commune défiance / pouvoir national jugé lointain et techno se dirigeait contre l’UE et la globalisation). En même temps vote oui des catégories « éduquées » : Mille feuille des strates éducatives. De moins en moins de communication entre les différents niveaux, circulation horizontale des idées, préoccupations, valeurs. Nouveaux clivages: gagnants vs. perdants de la mondialisation + banlieues (émeutes de Clichy) vs. centre, dissémination de la violence dans villes petites ou moyennes. Emergence d’une « génération de cités »

 

  • 2015: tout le monde n’a pas été Charlie. Les  régions les moins mobillsées =  bastions traditionnels du parti Lepéniste, déjà « décrochés » / enjeux citoyens.

 

 

  1. 2017 : le point de bascule

 

Aspects contingents de la réussite l’Emmanuel Macron : affaiblissement du PS après le Hollandisme, affaire Fillon, coup de pouce décisif de François Beyrou, promesse d’exonération de la taxe d’habitation. Facteurs de fond :

  • Clivage gagnants – ouverts / perdants – fermés ++ prégnant. Cf. duel Macron – Le Pen au 2° tour de la Présidentielle : mise en conformité de l’offre politique avec les nv clivages économiques et sociétaux.
  • En arrière plan niveau de diplôme + structurant que la classe sociale, de même que la perception de son statut social / celui de ses parents au même âge (« trajectoire sociale perçue » ) Trajectoire ascendante = vote Fillon / Fillon. Déclassement = Mélenchon / Le Pen.
  • Et redistribution entre régions gagnantes / perdantes structurée par le degré de dynamisme éco des territoires (sans rapport avec les anciens affrontements G / D ou catho / déchristianisées). Mais sur un même bassin fortes disparités selon les catégories sociales et la proximité à la Métropole. Vote macron – Le Pen au 2° tour selon la distance à Paris en IdF  à – 10 km / Paris : Macron 88 %. + 70 km / Paris : Macron 54 %. Entre les deux, évolution linéaire. Phénomène similaire pour métropoles régionales.

 

  1. Après le big bang de 2017 : un nouveau paysage politique

 

  • De l’affrontement est-ouest au clivage centre-périphérie. Français se définissant comme gilets jaunes : 14 % dans les grandes agglos, 19 % dans un rayon de 30 km autour d’une grande ville, 27 % au-delà. Du simple au double.

 

  • Les Insoumis. En dépit de la similitude de leurs scores (+ 15%), Mélenchon n’est pas l’avatar de Marchais ou du communisme. La carte de leurs votes diffère nettement. Mélenchon n’a pas égalé les scores de Marchais dans les ex-bastions communistes (où a percé le FN) mais a su plumer une bonne partie de la volaille socialiste. Ses bases : salariat syndicalisé, électorat écologiste contestataire et néo-rural, jeunes diplômés précaires, population issue de l’immigration (ex : Aulnay. Vote Mélenchon 25 % en cœur de ville, 40% au nord). Particularité : alors que forte discrimination Le Pen / Macron selon le niveau d’éducation, Mélenchon bénéficie du même niveau de soutien dans toutes les strates éducatives : Son électorat recouvre un clivage sur le rapport à la mondialisation et à l’immigration, dont témoignent les reports de voix sur Macron ou Le Pen au 2° Tour. Une coalition sociale durable entre ces groupes hétérogènes ?

 

 

  • Le PS à la centrifugeuse. Avec 6,3 % des voix, B. Hamon a réalisé la pire performance de toute la 5° république, hors déroute de Gaston Deferre en 1969. Dès que le candidat socialiste, pris en étau entre Mélenchon et Macron, perd dans les sondages le bénéfice attaché au 1° parti de gauche, toutes les vannes sautent. Aucun bastion ne résiste, y.c. les enseignants. Dans l’ensemble du salariat même laminage : Sympathisants CGT 48 % Mélenchon vs 7% Hamon. CFDT : 44 % Macron vs 8 % Hamon. Seul invariant géographique de la prégnance socialiste : le Sud Ouest. Débâcle électorale : licenciement de plusieurs milliers d’élus et militants, perte de forces vives.

 

  • La droite amputée. Sans le Penelope gate, F. Fillon se serait qualifié au 2° tour (465 000 voix d’écart / Le Pen). Mais à un étiage très bas. Dès avant le scandale, il ne rassemblait de 20 % des voix (vs environ 30 % pour Sarko en campagne). La surreprésentation des CSP + et des retraités aisés à la primaire a promu un candidat à la ligne libérale trop éloignée du centre de gravité et concurrencée par celle de Macron.

 

  1. Les résultats électoraux comme marqueurs de la segmentation.

Le modèle France périphérique / France des métropoles doit être affiné en fonction de lignes de fracture multiples. Ex  Languedoc – Roussillon : fracture entre votes LP / Mélenchon : 200 m d’altitude . Opposition entre littoral déstabilité économiquement (déprise agricole) et socialement votant Le Pen, et arrière – pays plus stable et plus âgé, de vieille tradition communiste puis alter mondialiste (josé Bové). Mécanismes différents dans l’Ouest (vague macronnienne dans communes actives, vote Fillon chez retraités des cités balnéaires) et en Alsace (territoires viticoles prospères entre Macron et Fillon ; campagnes frontistes)

 

  1. De quoi le Macronisme est-il le nom ? Catalyseur / évolutions amorcées dans les années 90.

Fort impact chez les expatriés (Français de l’étranger : 385 000 en 2002, 1 264 000 en 2017). Avec une concurrence Fillon – Macron pour le contrôle des strates les plus aisées de l’électorat mondialisé.

Retour du clivage de classe et constitution d’un bloc libéral- élitaire. Très forte polarisation de l’électorat Macron en termes de classes sociales. Un an après son élection, 59 % des cadres satisfaits vs. 34 % des ouvriers. A même distance de l’élection, écart de 9 point pour Hollande et de 1 point pour Sarkozy. Tout se passe comme si Macron avait occasionné un coming out libéral des classes supérieures de gauche, faisant leur jonction avec leurs homologues du centre – droit, en dépassant des différences de façade héritées de références partisanes passées.

LREM, parti des premiers de cordée. La victoire de la REM a rajeuni et féminisé l’AN, avec une entrée en force de la société civile et des cadres du privé. En fait remplacement d’une élite par une autre, diversification sociale au sein des catégories favorisées. Pas plus d’ouverture aux catégories populaires, et mise sur orbite de députés assez déconnectés de la réalité quotidienne et locale des Français, que les « vieux » politiques appréhendaient mieux. De même parmi les adhérents de la REM, 81 % de diplômés du supérieur vs 28 % des Français. Population protégée par son capital culturel et son haut degré d’employabilité, à l’aise avec l’agenda de flexibilisation du modèle social.

 

CONCLUSION. Le basculement anthropologique enclenché risque de conduire à une accélération des fractures. La classe moyenne est particulièrement concernée par la diminution de la « rentabilité sociale » des diplômes, et par le processus de « repatrimonialisation » favorisant, compte tenu du coût de l’immobilier dans les métropoles, les jeunes disposant d’un capital familial / autres. Pour l’instant effets masqués car la fraction âgée de ces classes moyennes est peu exposée (arrivée sur les marchés du travail et du logement au bon moment). Mais avec le renouvellement des générations tout l’édifice sera affecté.

Xavier Brunschvicg Conseiller municipal

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